· 

Maladies de longue durée : un symptôme, pas une cause

A la satisfaction de tout le monde, la Belgique est parvenue à boucler son  budget avant la fête de la St Nicolas, ouf. Cet accouchement douloureux mériterait, à lui seul, une analyse politique, sociologique et anthropologique, mais là n’est pas mon propos.

Ce qui est frappant, ce sont les mots que notre Premier ministre à choisi de mettre en avant pour annoncer cette fin heureuse : « Le problème du budget de l’État, ce ne sont pas les recettes, mais les dépenses. » Et parmi celles-ci, celles liées aux malades de longue durée, désormais plus nombreux que les chômeurs.

Ce constat n’est pas faux, mais il pose mal la question, car observer que les dépenses explosent ne dit rien de la dynamique qui les produit. C’est une lecture strictement budgétaire, comptable, statique ; or le phénomène des incapacités de longue durée n’est pas un problème de comportement individuel, c’est un indicateur macroéconomique qui dit quelque chose de structurel sur l’état réel du modèle productif belge.

La question pertinente n’est donc pas : « Pourquoi ces dépenses sont-elles si élevées ? », mais :« Pourquoi y a-t-il autant de malades de longue durée ? » Autrement dit : quelle est la cause de la cause?

 

Un modèle productif sous tension depuis quarante ans

Depuis les années 1980, la Belgique connaît une désindustrialisation continue. La part de l’industrie manufacturière est passée d’environ 25 % du PIB dans les années 1970 à près de 12 % aujourd’hui. (OECD, In-Depth Productivity Review: Belgium, 2019 ; CEIC, 2023.)

Moins d’industrie, c’est moins de production réelle, donc moins de valeur ajoutée domestique, mais comme les besoins budgétaires n’ont pas diminué, les recettes ont été stabilisées par déplacement de charge : plus de taxation sur le travail, plus de taxation sur la consommation, plus de pression immobilière, et un recours structurel à l’endettement. Les choses commencent à prendre une autre coloration, n’est-ce pas? Le FMI le formule sans détour : « Belgium has shifted the tax burden from labour to consumption and recurrent real-estate taxes. » (IMF, 2023)

Autrement dit, on maintient les recettes par compression interne, pas par création de richesse.

 

La productivité individuelle comme variable d’ajustement

Dans le même temps, la mondialisation a placé nos entreprises en concurrence directe avec des pays où les coûts salariaux et sociaux sont sans commune mesure, c'est-à-dire que, à qualité égale, nous serons toujours plus chers. Non parce que nos travailleurs seraient moins efficaces, mais parce que nous assumons un modèle social plus ambitieux.

Du coup, pour préserver leurs marges, les entreprises belges n’ont eu qu’un seul levier : augmenter la productivité du travail, mais ce qui devait être un effort ponctuel est devenu un mode de fonctionnement permanent. Or la productivité humaine ou pour utiliser une expression courante en économie politique, la productivité marginale du travail n’est pas une fonction croissante à l’infini. Elle monte, plafonne, décroît, puis s’effondre.

Quand elle s’effondre, elle porte un nom : burn-out, épuisement, effondrement cognitif, incapacité longue durée. Ce qui explose en Belgique aujourd’hui, ce n’est pas la fraude sociale,  c’est le prix humain d’un modèle productif sous pression.

 

Le serpent qui se mord la queue

On continue de faire semblant de ne pas voir la boucle pourtant évidente : la désindustrialisation entamée dans les années 70 a réduit notre capacité de production, donc la création de richesses.

La mondialisation, elle, a ajouté une pression concurrentielle féroce sur les entreprises belges, comprimant leurs marges jusqu’à l’os. 

Face à cette double contrainte — produire moins, affronter davantage — la seule variable d’ajustement accessible a été la productivité du travail. On l’a tirée, retendue, sur-sollicitée pendant des décennies, bien au-delà d’une simple correction ponctuelle ; c’est devenu un mécanisme structurel.

De là découlent mécaniquement l’épidémie de burn-out et l’explosion des maladies de longue durée. Non pas à cause de quelques abus marginaux — il y en aura toujours, et pas seulement chez les travailleurs — mais parce que tout un système repose sur une course effrénée à la compétitivité dans un tissu productif qui, lui, s’effrite. 

Résultat : les dépenses sociales s’envolent, renforcées encore par le vieillissement démographique et, aussitôt, le discours politique se recentre sur les dépenses, comme si elles étaient le problème, alors qu’elles ne sont que le symptôme d’un modèle productif contracté.

Et nous voilà revenus à la case départ, tournant en rond dans une boucle qu’on persiste à ne pas nommer. 

Accuser les malades, c’est confondre le symptôme et la cause, demander aux travailleurs de compenser individuellement un effondrement productif collectif est non seulement injuste, c’est économiquement une trajectoire vouée à l’échec.

Le vrai débat porte sur la base productive du pays, pas sur le PIB. Celui-ci ne mesure que le volume des flux monétaires, pas la capacité structurelle à créer de la valeur ajoutée. 

Une économie peut afficher un PIB en croissance tout en s’appauvrissant productivement si sa valeur ajoutée domestique se contracte et si sa balance commerciale se dégrade. Or, la Belgique dispose d’un modèle social ambitieux, mais elle ne dispose plus d’une base productive capable de le financer durablement, c’est ça le problème.

Ce n’est pas une question morale, ce n’est pas un débat sur la motivation individuelle, c’est un problème structurel : nous produisons moins, nous exigeons plus des travailleurs, et nous finançons l’écart par la dette.